Pour Jean Tirole, l’empathie est un « travers » de l’homme économique

Il est toujours aussi stupéfiant de voir comment Jean Tirole peut être encensé par certains journalistes, qui semblent oublier leur devoir d’esprit critique. Ne parlons pas du Point, qui a donné une onction de principe au livre de l’économiste : « L’économie du bien commun ». On l’a vu aussi sur le plateau d’Elkabbach, encore que ce dernier, Michaël Darmon et Arnaud Leparmentier aient pu se montrer incisifs. Ce qui est dommage, car ils ne l’ont interrogé que sur des questions (chômage, politique économique, …) pour lesquelles le toulousain n’a pas reçu son Nobel – pardon, le prix de la Banque centrale de Suède. Et puis, Jean-Pierre Elkabbach, qui semblait sincèrement passionné par l’ouvrage publié par l’économiste, ne semble pas l’avoir lu complètement. En tout cas, j’aimerais bien qu’il nous dise ce qu’il pense des pages 165 et suivantes.

Dans un chapitre intitulé « L’économie en mouvement », Jean Tirole détaille l’évolution des arcanes de l’économie, encore, faudrait-il dire, de la micro-économie, devenue pensée dominante. La « micro », faut-il le rappeler, a été fondée, longtemps, sur le paradigme de l’ « homo oeconomicus » : un agent économique rationnel qui cherche à maximiser son intérêt personnel. Rationnel dans un sens assez étroit : l’homme est censé, dans cette théorie, savoir classer tous les produits qu’il a à choisir, de manière « transitive ». Autrement dit : si vous préférez une pomme à une poire, une poire à une banane, c’est que vous préférez la pomme à la banane. Cette transitivité des préférences est une des conditions sine qua non à l’édification des mathématiques de la micro-économie, en tous cas dans sa première phase de l’homo oeconomicus. Or, de nombreuses expériences ont démontré, depuis les années 70, que leurs participants contreviennent à cette hypothèse de rationalité.

Ce que confirme Jean Tirole, pour qui le modèle de l’homo oeconomicus est « une fiction ». Fort bien. Le problème c’est qu’il ajoute plus loin que si « l’homo oeconomicus et l’homo politicus [il ajoute ici un autre modèle similaire campant des hommes rationnels dans leurs choix politiques] ne se comportent pas toujours aussi rationnellement que le prédit la théorie », c’est que « nous avons tous des travers à la fois dans notre réflexion et nos prises de décisions ».

L’empathie, les émotions : des « travers », selon Jean Tirole

Des « travers ». Mais de quoi parle t-il ? Ainsi, si nous ne sommes pas rationnels au sens de la théorie économique, c’est que nous avons des travers ? J’ai regardé rapidement le Petit Robert à la définition de ce mot. Pour ce dictionnaire, Travers, « D’une personne » est un mot qui signifie « Petit défaut, faiblesse ». Ainsi, Jean Tirole semble faire la confusion entre ce qui relève d’une fonction intellectuelle, la rationalité, et un élément de morale. Ne pas être rationnel, est-ce, pour lui, un signe de faiblesse ?

Et Jean Tirole, pour appuyer cette affirmation, va ensuite égrener plusieurs de ces travers. Il liste ainsi plusieurs « exemples de comportements qui ne correspondent pas au modèle de l’homo oeconomicus », dans un chapitre intitulé « A l’encontre de notre intérêt personnel ».

« L’un de ces travers est le manque de volonté […] qui conduit à la procrastination », commence t-il. Deuxième obstacle à la rationalité : « nous nous trompons dans la formation de nos croyances ». Enfin, un autre de ces comportements qui va à l’encontre de notre intérêt est « l’empathie ».

Dans ce paragraphe il ne dénie pas, en soi, une « composante d’empathie dans la description de l’objectif des acteurs économiques », qui ne « pose aucun problème avec la théorie économique classique ». Il suffit en effet, selon lui, de « redéfinir l’intérêt bien compris : si j’internalise une partie de votre bien-être, il devient de facto le mien ».

Jean Tirole en revient donc à tenter de valider le premier modèle, à considérer l’empathie comme un intérêt, tout en étant un travers du comportement humain. Diantre…

D’ailleurs, il conclut ce chapitre en ajoutant un dernier problème, qualifié de déviation : « parmi les autres déviations qui nous éloignent de la rationalité pure et qui font l’objet d’études en économie expérimentale, on peut citer […] le rôle parfois utile, mais aussi souvent contre-productif, des émotions dans la décision […] ».

En rire ou en pleurer ? Attention, ne nous laissons pas aller à nos émotions !

Frédéric Dessort

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La ville rose passe sous pavillon rouge (article en PDF)

La gestion de l’aéroport est déjà tombée entre leurs mains. Mais ils ne veulent pas en rester là. Et les émissaires de Shandong Hi-Speed Group en promettent. Routes, gares, troisième ligne de métro, … devant les moyens mis sur la table, les élus de la région ont bien du mal à résister au chant des sirènes de Pékin. Enquête.

Voici mon article disponible ici, en version PDF (Marianne N°994 – Du 29 avril au 5 mai 2016)

Bonne lecture !

Frédéric Dessort

La ville rose sous pavillon rouge

Mon enquête à lire demain dans les colonnes de Marianne,

« La ville rose sous pavillon rouge.
Routes, gares, infrastructures, face aux moyens mis sur la table, la région a bien du mal à résister au chant des sirènes de Pékin. « 

Et également, l’enquête d’Hervé Nathan, « Nos très chers amis chinois. La France, une banlieue économique de la Chine ? L’empire du Milieu tisse des liens plus qu’étroits avec EDF. »

Bonne lecture !

Frédéric Dessort

Pas encore de bagagerie pour les SDF de Toulouse

Conférence de presse de Jean-Luc Moudenc, 13 avril 2016 à Toulouse Métropole

Conférence de presse de Jean-Luc Moudenc, 13 avril 2016 à Toulouse Métropole

Avant-hier à la conférence de presse donnée par le maire de Toulouse et président de la Métropole pour tirer un bilan de deux ans de mandat, je lui ai demandé où en était le projet, annoncé pendant la campagne municipale, de création d’une bagagerie pour les SDF. Ce centre devait leur donner la possibilité de se doucher, de prendre un café, etc. Une mesure sociale de bon aloi pour un candidat de droite. Il semble néanmoins qu’on en soit toujours dans les limbes : son adjoint Daniel Rougé a répondu que c’était toujours programmé, mais qu’ils se demandent s’il faut faire un seul lieu qui risque d’être « désincarné » ou d’en faire plusieurs, en lien avec les services sociaux qui émaillent la commune (Croix rouge, …). Bon, ok. Quand ? « Euh ben, euh… vous le saurez rapidement ».
Encore un effort…

Nuits debouts : « Les responsables publics ne doivent pas mépriser ce mouvement »

Autre question : que pense le maire des Nuits debout ? Je lui ai demandé si ces manifestations lui empêchent de fermer l’oeil ? huhuhu. Bon, bref. Il a répondu par quelque chose de pas trop politicien. Comme quoi il prend la chose très au sérieux, et estimant que les responsables politiques (sans désigner la gauche ou la droite) ne devraient pas mépriser ce mouvement qu’il considère comme sincère et serein, exprimant une profonde déception vis à vis des pouvoirs publics (il n’a pas visé le gouvernement en place), et se réunissant dans le respect de l’espace public. Des mots ? Il est clair qu’il aurait bien eu du mal à critiquer les participants à des Nuits debout sous les fenêtres du Capitole. Et je me souviens aussi que lorsque Carole Delga a remporté l’élection régionale, il lui a souhaité bonne chance d’avoir à composer avec l’extrême gauche et les zadistes… Non pas que les Nuits debout soient forcément à l’extrême gauche. Ce serait un peu facile. Et je crois que c’est ce qu’a compris Jean-Luc Moudenc. Il me semble en tous cas. A suivre…

F.D.

 

Marchés d’organes : la reprise constante des arguments de Gary Becker par Jean Tirole

Jean Tirole, Prix 2014 de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel

Depuis quelques jours, le web s’est quelque peu enflammé à la découverte des déclarations de Jean Tirole concernant les marchés d’organes. Je vais répondre ici à plusieurs affirmations selon lesquelles il ne ferait que mettre en balance plusieurs arguments, en faveur ou contre la marchandisation des organes. Ne voulant pas prendre parti, relatant les hypothèses existant sur le sujet. Mais c’est faux. En effet, lorsqu’il s’exprime sur le sujet, il cite systématiquement la position de Gary Becker. Or, cet autre prix Nobel, issu de la très libérale l’école de Chicago, s’est montré largement favorable à la création de marchés régulés des organes.

Gary Becker, Prix 1992 de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel

Il a notamment co-signé cet article de recherche : « Introducing incentives in the market for Live and Cadaveric Organ donations », ce qui donne le ton…

C’est évidemment l’occasion de souligner ici que je n’ai jamais dit que Tirole était favorable au trafic d’organes ! Mais il prend fait et cause pour le marché face au don. Pour le montrer, je rappelle et cite quatre de ses interventions sur le sujet.

En premier lieu, la vidéo de son intervention à l’Institut de France le 11 janvier 2016. Je reproduis ci-dessous in extenso le passage consacré à la question des marchés d’organes.

« J’en viens à mon deuxième sujet : le domaine du marchand, du non-marchand et du sacré. Nous avons tous des réticences morales ou éthiques à l’existence de certains marchés ou certaines formes d’incitations. Nous pouvons citer le don d’organes, les mères porteuses, la prostitution, ou les paiements pour échapper à la conscription. Pourquoi en est-il ainsi ? Une analyse du pourquoi de tels tabous, qu’ils soient justifiés ou non, me semble plus fructueuse pour la conception de politiques publiques qu’une simple indignation. Je voudrais illustrer ce propos à l’aide d’un débat suscitant beaucoup de passions de part et d’autres : le don d’organes. Gary Becker, professeur à l’université de Chicago, et célèbre partisan de l’étude des comportements sociaux, famille, drogue, etc. à travers le prisme de l’économie, remarquait que l’interdiction de vendre son rein, par exemple, limitait les donations, essentiellement réservées aujourd’hui à la famille et aux très proches condamnant chaque année des milliers de personnes rien qu’aux Etats-Unis à mourir faute de donneurs. Gary Becker en concluait que les détracteurs des marchés d’organes ne devaient donc pas se targuer de moralité puisqu’ils faisaient mourir des milliers de personnes tous les ans. Malgré le bien fondé de cet argument, nous éprouvons tous une gêne, vis à vis des marchés de dons d’organes. Mais au vu des enjeux considérables, il conviendrait de comprendre pourquoi. Est-ce parce que nous craignons que les donneurs ne soient pas suffisamment informés des conséquences de leur acte ? Dans ce cas il existe un remède simple : il suffit de demander au donneur d’écouter une information impartiale et d’y réfléchir. Ou bien est-ce parce que la vente d’organes, en dévoilant que des individus sont prêts à vendre leur rein pour quelques centaines d’euros, nous révélerait des inégalités que nous voudrions bien oublier ? Ou encore parce que l’on veut protéger les gens contre leur préférence trop forte pour le présent : la préférence pour une somme disponible immédiatement contre des conséquences néfastes à long terme ? Je vous rappelle que la puissance publique intervient souvent avec un côté paternaliste contre la préférence pour le présent des individus. On les force à épargner plus pour leur retraite. On taxe l’alcool ou la drogue (sic!! il a dû confondre le tabac et la drogue, mais ceci étant il n’a pas si tort…). On les force à aller à l’école, etc. Il y a un certain nombre de choses sur lesquelles nous avons une politique paternaliste justement contre la préférence trop forte pour le présent des individus.

Je n’ai pas de réponses pour la question du don d’organes. Mais je dis simplement Gary Becker indiquait quelque chose, là. Il disait : attention, on ne peut pas se targuer de moralité quand on est contre les dons d’organes (sic à nouveau : il voulait bien sûr dire les marchés d’organes), cela ne veut pas dire qu’on est très moral quand on recommande les ventes d’organes. Mais il faut bien réfléchir à ces questions, et cela va être un leitmotiv de mon exposé. »

Il est clair ici que sa conclusion se veut tempérée, mais au final on peut constater que sur le thème « pour ou contre les marchés d’organes », il ne cite qu’un seul argument face à ce qu’il considère comme des réactions émotionnelles des gens : celui de Gary Becker, qui est « pro » marché ! A t-il cité, pour le mettre en balance, celui du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (cf notamment ce texte) ? A t-il relaté les débats qui ont précédé les lois établissant l’interdiction de la vente d’organes à travers le monde ?

Autre exemple. Il y a un an, l’économiste toulousain a signé une tribune dans Les Echos, « L’éthique face au marché », dans laquelle il ne reprend à nouveau que la position de Gary Becker. Ce texte est d’ailleurs très proche de celui qui a été prononcé à l’Institut de France. 

« Une analyse en profondeur des défaillances du marché semble plus fructueuse pour la conception des politiques publiques qu’une simple indignation. Prenons l’exemple du don d’organes. Il y a longtemps, l’économiste Gary Becker remarquait que l’interdiction de vendre son rein limitait les dons, condamnant des milliers de personnes à mourir chaque année faute de donneurs, et que les détracteurs des marchés d’organes ne devraient donc pas se targuer de moralité. Nous éprouvons cependant tous une gêne vis-à-vis de ce marché. Il conviendrait de comprendre pourquoi. »

Voyons maintenant  l’interview qu’il a donnée au magazine Sciences Humaines Magazine le 14 octobre 2013 (en voici le lien).

[…] On vous doit aussi depuis une dizaine d’années des travaux à la lisière de l’économie et d’autres sciences humaines. Vous vous intéressez particulièrement à la psychologie économique, champ de recherche qui met en question les postulats de l’Homo œconomicus…

Jean Tirole : La théorie économique considère généralement que les gens sont rationnels, qu’ils maximisent leur utilité, alors qu’en pratique ils ne le font pas toujours. Elle suppose par ailleurs que l’information est toujours utile, alors qu’en pratique, les gens peuvent refuser d’acquérir de l’information, avoir des croyances tout à fait sélectives, s’enferrer à conserver des croyances erronées sur eux-mêmes ou sur la société.
Il existe par exemple de véritables tabous dans la vie économique. Faut-il créer un marché pour les organes humains ? Certains, comme l’économiste Gary Becker, le pensent. N’est-il pas absurde, avance-t-il, que des gens meurent en raison d’une pénurie d’organes ? Ne sauverait-on de nombreuses vies en acceptant que les organes soient rémunérés ? Pourtant, à défendre de telles propositions, les économistes sont souvent considérés comme des gens immoraux. Cela dit, les tabous sont utiles, dans la mesure où ils signalent toujours des problèmes sensibles. Mais ils ont aussi un coût important. Certaines réformes économiques favoriseraient le bien-être général, mais se heurtent à des blocages psychologiques. […]

Quatrième exemple : son intervention il y a quatre ans dans le cadre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. C’est d’ailleurs à l’occasion du débat qui a suivi le prononcé de son discours, qu’ il a envisagé qu’il faudrait offrir « une forte somme d’argent à des gens du Tiers-Monde » pour qu’ils fournissent leurs organes… ce qui me laisse toujours aussi pantois !  Gary Becker, Prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel en 1992

Je cite là aussi le passage en question, à la fin de ce document, suite à la dernière question posée par André Vacheron. L’occasion de redire aussi que Jean Tirole n’approuve pas le marché clandestin d’organes, comme il le dit ci-dessous. Mais c’est bien la moindre des choses… Voici le texte :

André Vacheron

[…] J’aimerais également évoquer le don d’organes, gratuit dans notre pays comme dans la plupart des pays occidentaux. Il existe toutefois un commerce d’achat d’organes dans certains pays d’Europe de l’Est et d’Asie. Que pense l’économiste de la rémunération du don d’organes ?

Jean Tirole :

[…] En ce qui concerne le don d’organes, la thèse de Gary Becker, économiste à Chicago, est que l’on n’a pas assez de dons et qu’il faudrait payer pour avoir une offre d’organes suffisante. Bien entendu, on désapprouve le commerce clandestin qui peut avoir des conséquences économiques ou sociales très néfastes. Dans l’hypothèse d’école où l’on pourrait instituer un commerce bien contrôlé des organes en offrant une somme d’argent importante à des gens du tiers-monde, il est certain que des réticences se manifesteraient toujours, alors qu’il s’agirait somme toute d’un accord commercial passé à la satisfaction des deux parties. Il convient de se demander quelle serait la ou les causes de ces réticences. À mes yeux, il y a d’abord le court – termisme des individus qui fait que l’on aurait trop peur qu’un donneur ayant vendu dans l’urgence un de ses organes, vienne à le regretter sur le long – terme ; mais il y a aussi le fait que l’on n’accepte pas de voir la misère et que l’idée est dérangeante que des gens soient contraints par la misère à vendre une partie de leur corps. »

Il me semble donc bien difficile, à la lumière des exemples pré-cités, de prétendre que Jean Tirole ne s’inscrit pas dans la filiation intellectuelle à Gary Becker sur le thème des marchés d’organes…

Frédéric Dessort

Crédits :

Photo Jean Tirole : Auteur : Ecole Polytechnique Source : Wikimedia commons

Photo Gary Becker : Auteur : Mike80 Source : Wikimedia Commons

 

Tirole : thuriféraire du marché

Edit du 1er février. Je découvre ce matin que le discours de Jean Tirole a été filmé. Malheureusement, la retranscription de ses propos est loin d’être fidèle dans le document texte dont j’ai donné le lien ci-dessous et qui m’a servi de base à mon article. Le film donne quelque nuance au Nobel toulousain et atténue – un peu – certaines critiques que j’ai pu formuler ci-dessous. Par exemple : lorsqu’il dit qu’une « une étude récente a montré que le partage des responsabilités érode les valeurs morales : l’existence d’excuses (‘‘on m’a demandé de le faire’’, ‘‘tout le monde le fait’’, etc.) a permis la mise au rencard des réticences individuelles peu éthiques. », il ajoute aussi « nous le savons tous », mais cela ne figure pas dans le texte que l’on peut trouver en ligne (dont revoici le lien). Certes, citer cette étude me semble un peu ridicule pour appuyer ce que nous savons tous (enfin, ce qui semble assez commun), mais il ne découvre pas ce fait, comme j’ai pu le laisser entendre, puisque je me basais sur ce texte. Un autre exemple : à propos du marché des organes humains, certes, il cite l’argument de Gary Becker – et ce n’est pas la première fois – selon lequel « les détracteurs des marchés d’organes ne peuvent se targuer de moralité », mais il ajoute aussi qu’entre vendre ou donner des organes, il ne donne pas de réponse. Bien sûr, on ne peut qu’être dubitatif – c’est un euphémisme – sur cette manière orientée de présenter les choses car en l’occurrence, il ne cite pas les arguments des adversaires de la marchandisation des organes, mais les attaque en fustigeant leur indignation, « pauvre guide de la moralité ». Il aurait pu également rappeler que la loi l’interdit ou que le comité national d’éthique rappelle dans ce texte que le corps humain ne saurait faire l’objet d’une « patrimonialisation ».
In fine, tout de même, il reste néanmoins clair que ce discours est un plaidoyer pour le marché. Voici la vidéo :

Tirole récidive, enfonce le clou. A l’occasion d’un exposé donné dans le cadre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, le 11 janvier, sous les ors de l’Institut de France, le Nobel toulousain s’est livré à un long plaidoyer pour le marché. Voir ici le lien vers le texte. Jean Tirole répond ici nommément à Michael Sandel, professeur de philosophie à Harvard (cf page Wikipedia), dont la notoriété mondiale de l’ouvrage « Ce que l’argent ne saurait acheter » l’a sans doute révulsé.

tiroleInstitut

Jean Tirole, le 11 janvier 2016, à l’Institut de France. Dans le cadre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

L’enjeu de cette intervention est d’expliquer notamment que le marché peut être une solution à tout, y compris pour les marchés dits par les économistes « répugnants ». Il cite le marché des organes, de l’amitié, de l’adoption, de l’admission dans une université prestigieuse, de la prostitution.

Et plutôt que les (ces activités) « sortir du marché », on peut leur appliquer « la théorie des incitations », ce qui permettra d’éviter « ces écueils moralement condamnables, tout en bénéficiant des vertus du marché […] « .

Pour mémoire, la théorie des incitations peut se comprendre, en ce qui concerne un marché répugnant, au travers de l’exemple suivant : le sang. Ainsi, selon Jean Tirole, les gens devraient vendre leur sang plutôt que le donner, car il y aura ainsi plus de sang sur le marché. Mais seulement, lui et des spécialistes de l’économie comportementale ont découvert (sic) que si les gens ne vendent pas leur sang, c’est qu’ils auraient une image de cupidité qu’il ne supporteraient pas. Mais il poursuit : on peut, selon lui, calculer un prix adéquat (et non nul) et des conditions d’incitations qui effacent cette culpabilité là. L’incitation prend la forme ici d’une récompense monétaire. Une somme versée par l’Etat ? Un marché organisé ? Il ne le dit pas. En tout état de cause, ce sont les mécanismes de marché qui sont à l’oeuvre dans les solutions qu’il expose.

De même, l’on pourra évoquer d’autres formes d’incitations, mais punitives ou restrictives, sous forme de taxe, dont l’une des premières idées fut les taxes pigouviennes, inventées par Arthur Pigou il y a une centaine d’années.

Mais les marché répugnants semblent pouvoir aussi être remplir une fonction dans la société qu’il ne s’agirait pas moraliser… Ainsi, il interroge l’hypocrisie des gens en couples qui ne vont pas voir des prostitués, ce qui donc, si on le suit bien, freine le marché de la prostitution pour de mauvaises raisons. Je le cite : « Ainsi, une personne qui serait scandalisée par l’idée même de la prostitution ou de relations tarifées, peut néanmoins rester avec son conjoint, sans amour, par désir de sécurité financière ou par simple peur de la solitude. Parfois, le marché est donc notre bouc-émissaire : il endosse les critiques que nous pourrions adresser à l’humanité-même car il révèle ou met en évidence ce qui peut déplaire dans la nature même de l’humain. Le marché, en tant que miroir de l’humanité, sert alors à nous cacher notre propre hypocrisie et à révéler certains penchants voire certaines parties de notre âme que nous aurions aimé cacher aux autres et à nous-mêmes. » Etrange, non, comme raisonnement…?

Mieux. Là où il me semble que cela devient scabreux est le chapitre consacré aux organes. « On ne peut se targuer de moralité quand on est contre le commerce des organes », affirme t-il. Une phrase assez stupéfiante prononcée à l’Institut de France.

En gros son argument c’est de dire, vous les moralistes qui vous élevez sans réfléchir, sous le coup de l’émotion, contre la marchandisation des organes, qui apporterait plus d’organes sur le marché à ceux qui en ont besoin, vous êtes des cons. Je me demande qui est le con dans cette histoire. Être contre ce marché, c’est juste une histoire de morale gauchiste semble t-il, pour lui. Il n’y aurait donc pas d’arguments sérieux contre ce phénomène ?
Par contre, outre ses arguments, il a même des idées de mise en oeuvre : dans un autre texte (texte du débat suivant un discours prononcé en 2011 dans le sein de la même académie, lien ici) il estime qu’il « faudrait payer une forte somme d’argent à des gens du Tiers-Monde » pour qu’ils fournissent leurs organes…

– « Le marché […] préserve des risques discrétionnaires, des lobbys et du favoritisme »

Là, j’étais plié de rire. Ah oui, le marché préserve des risques discrétionnaires ? Sans blague ! des lobbys ? Mince alors ! du favoritisme ? MDR !

– « le marché […] empêche les entreprises puissantes d’imposer leurs prix élevés et leurs produits médiocres »

Pareil. On rit… Le marché a t-il empêché Servier de fournir son médiator ? Et Monsanto, ses pesticides ? et le cartel des télécoms, Orange, SFR et Bouygues, ils ne se sont pas entendus pendant 15 ans pour nous infliger des prix délirants sur les communications mobiles ? faut-il allonger la liste ??

– « […] une étude récente a montré que le partage des responsabilités érode les valeurs morales : l’existence d’excuses (‘‘on m’a demandé de le faire’’, ‘‘tout le monde le fait’’, etc.) a permis la mise au rencard des réticences individuelles peu éthiques. » (la phrase est alambiquée…)

Là aussi on sourit, ou on est triste. Il lui a donc fallu une belle étude « récente » réalisée par des économistes (Sic) pour savoir que les gens peuvent se déresponsabiliser dans un groupe ou dans une chaîne de responsabilités. Je pense qu’il n’est point besoin de faire des calculs ou enquêtes savantes pour le savoir. J’imagine qu’il ne connaît pas l’expression « criminel de bureau »…

Jean Tirole se paie en plus le luxe d’un chapitre conclusif sur le marché et les inégalités qu’il génère, dans lequel il explique que la Science économique trouve ses limites à appréhender le problème et à en trouver des solutions. Sans doute pense t-il représenter l’ensemble des économistes ?

Frédéric Dessort

COP21 : le prix unique du carbone n’a pas que des partisans

Je publie ici le texte de Gilles Rotillon, Professeur émérite de sciences économiques à l’université de Paris 10, spécialisé en économie de l’environnement, membre des économistes Atterrés, que je remercie. Il livre un point de vue critique sur l’approche de la réduction des gaz à effet de serre par l’établissement d’un prix unique du carbone, à l’échelle mondiale, position d’ailleurs que défend Jean Tirole.

F.D.

La tonne de carbone a-t-elle une valeur ?

La COP 21 qui va se tenir à Paris à la fin de l’année aborde donc une nouvelle fois la question du changement climatique qui, pour l’instant, n’a toujours pas été réglée. Depuis qu’elle se pose, les émissions de gaz à effet de serre (GES) qui en sont responsables ont augmenté de 60 % alors même que les différentes COP avaient leur réduction à leur ordre du jour. La difficulté principale vient du caractère extrêmement diffus de ces émissions. Si, par bonheur, il y avait un responsable identifiable, il serait sans doute beaucoup plus facile de prendre des mesures, comme par exemple avec le problème de l’ozone, réglé pour l’essentiel par le protocole de Montréal, avec l’interdiction des gaz (CFC) en cause. Mais, dans ce cas, les producteurs étaient principalement au nombre de trois (les américains ICI et Du Pont de Nemours et l’européen Atochem) et ils avaient à leur disposition les substituts qui permettaient de continuer comme avant, tout en éliminant l’impact sur l’ozone.

Tout au contraire, dans le cas du changement climatique, il y a plus de sept milliards de responsables au travers de leurs décisions de production et de consommation, même si les responsabilités sont de niveaux très différents. Et il y a 195 États souverains qui ont bien du mal à se cordonner en renonçant alors nécessairement à une part de leur souveraineté. La « solution » trouvée à Copenhague a consisté à se donner un horizon en 2050 où l’objectif est de ne pas dépasser les 2°C d’augmentation de température en contradiction avec toutes les trajectoires envisagées par les scientifiques. Comme la plupart des négociateurs actuels ne seront plus au pouvoir en 2050, le risque qu’ils prennent aujourd’hui face à leurs électeurs est bien faible.

Les preuves de ce gigantesque problème de coordination sont aveuglantes. Au niveau global, le fait même qu’on en soit à la vingt-et-unième COP alors même que les émissions de GES continuent à augmenter en est une des illustrations les plus marquantes. Au niveau des États, cette absence de coordination se manifeste aussi par la diversité des politiques sur le changement climatique et sur les politiques énergétiques. Gaz de schiste et/ou charbon pour les uns (USA et Chine en particulier), mix énergétique hétérogène pour d’autres (nucléaire en France et éolien en Allemagne), chaque pays mène sa politique énergétique en fonction de ses intérêts immédiats (ou du moins de ceux qu’il perçoit comme tels), aménage son territoire selon ses propres critères, construit sa mobilité en fonction de ses contraintes (pression des consommateurs et des constructeurs, SUV aux USA et gazole en France, Volkswagen en Allemagne). Il en est de même pour la fiscalité carbone, nulle pour certains (USA), très élevée pour quelques-uns (100 euros en Suède) et balbutiante pour beaucoup. Il est évidemment logique que les situations de chaque pays étant différentes, ils n’aient pas les mêmes choix, mais que ces choix, quels qu’ils soient, continuent à impliquer globalement des émissions croissantes montre bien que le souci de leur baisse n’est pas intégré comme une contrainte forte par les différents États.

Face à cette situation pour le moins contrastée, un certain nombre d’économistes réputés1 ont trouvé la solution : un prix mondial du carbone permettant, par son unicité, de donner la bonne incitation à tous, conduisant enfin à cette réduction tant espérée des émissions de GES. Associé à ce prix, la mise en place de mécanismes (bonus-malus, tarifs douaniers, encours de dettes souveraines) et d’institutions (existantes et/ou à créer) permettrait de résoudre les problèmes d’équité et de participation qui bloquent pour l’instant toute solution au problème climatique.

C’est peu de dire que cette « solution » reste extraordinairement théorique, tant les conditions minimales qui permettraient de l’envisager ne sont pas réunies et n’ont guère de chance de l’être dans les prochaines décennies. On ne voit pas bien par quel miracle les principes évoqués par ces économistes2 auraient la vertu de débloquer des négociations qui entament leur vingt-et-unième round (il semble que l’on n’ait pas assez médité sur la difficulté indiquée par ce nombre). Les abandons de souveraineté impliqués par la création d’institutions ayant droit d’intervention (ou l’attribution de nouvelles compétences à des institutions existantes), des sanctions crédibles ou des transferts forfaitaires à grande échelle supposent que les problèmes de coordination qui sont à la source des difficultés actuelles seront finalement surmontés par la seule vertu de trois principes affirmés par des « experts ».

Mais finalement cet argument de réalisme pourrait ne pas être aussi décisif dans la mesure où la solution de nos économistes, si elle est certes difficile à implémenter, serait néanmoins la voie à suivre, sans doute ardue mais efficace pour régler le problème climatique. De fait, le prix unique du carbone ne serait qu’un objectif de plus long terme, vers lequel il s’agirait de converger, partant d’une coalition initiale de pays ayant vocation à s’étoffer au fur et à mesure. Ce serait certainement faire peu de cas du timing implicite (2050, c’est demain et il est peu probable qu’à cette date le processus de convergence soit achevé) et de la crédibilité de la « coalition initiale »3 mais est-ce malgré tout la bonne solution ?

Pour le croire, il faut penser que la tonne de carbone a une valeur intrinsèque qui, une fois qu’on l’a « révélée » peut justement se traduire par ce prix signalant cette valeur, alors même que ce que montre les multitudes d’évaluations des externalités environnementales, c’est leur extrême diversité pour le même bien ou service. Loin de mesurer une valeur intrinsèque de la tonne de carbone, nous mesurons les valeurs que nous lui accordons, compte tenu de nos contraintes et de nos préférences. Et comme celles-ci sont largement différentes, parce qu’elles résultent de la contingence historique et des dynamiques sociétales, vouloir imposer un prix unique, c’est refuser de voir la diversité du monde et le croire à l’image de la théorie où l’agent représentatif suffit à comprendre les comportements. C’est prendre la théorie pour le monde et faire du modèle la réalité à laquelle il suffirait de se conformer.

Il ne serait sans doute pas si utile d’un point de vue opérationnel de chercher à discuter cette idée farfelue d’un prix unique du carbone dans le monde réel, tant on peut être certain qu’elle ne sera jamais mise en œuvre ni même prise en considération par les États lors de la COP21 (et même de la COP25 ou 32 qui risquent bien d’exister au rythme où se prennent les décisions). Car le problème climatique n’est pas d’abord un problème économique, c’est un problème politique et s’il est si difficile de se mettre d’accord sur des décisions de réduction des émissions de GES que tout le monde aujourd’hui s’accorde à trouver nécessaires, c’est que derrière la réduction des émissions il y a toute l’organisation de la production et de la consommation à repenser à nouveaux frais, ce qui ne peut que heurter de puissants intérêts en place qui n’ont pas le bien commun comme préoccupation principale.

Gilles Rotillon

1 Dont Jean Tirole, le prix « Nobel » 2014.,

2 Prix unique du carbone, participation universelle, absence de passager clandestin

3 Certes, les négociations préliminaires à la COP 21 indiquent que la Chine et les États Unis (30 % des émissions mondiales à eux deux) se sont engagés sur des réductions dans un avenir proche (autour de 2020/2025). On nous permettra de nous réjouir de ces engagements quand ils seront constatés, tant l’histoire passée nous a incités à être prudents (voir le Fonds vert de 100 milliards acté à Copenhague qui n’a guère été suivi d’effets).