Jean Tirole, les failles d’un Nobel

Au mois de septembre, je publiais chez Médiacités deux articles consacrés à Jean Tirole, dans le cadre d’un dossier qui comptait également un article de Bruno Vincens, « Quand les labos de Jean Tirole ont la science confuse », qu’on pourra lire ou relire avec profit.

Je publie ici (lien PDF) mon article principal : « Tirole, les failles d’un Nobel ». J’y développe la dimension idéologique de l’économiste toulousain – idéologie de la marchandisation notamment – mais aussi un aspect plus méconnu en fin de papier.
Jean Tirole est en effet le parangon de la « théorie des incitations », celle pour laquelle il a reçu sa couronne. Une théorie, qui, selon notamment Gaël Giraud, directeur de recherches au CNRS, normalien, actuellement économiste en chef de l’Agence Française de Développement, n’a carrément pas de soubassement empirique. Pis : l’une des hypothèses principales de cette théorie, l’ « équilibre de Nash » (et ses raffinements dont d’ailleurs Tirole est l’un des auteurs), est fausse, et cette fausseté est démontrée par l’économie expérimentale.

Pour Gaël Giraud, la théorie des incitations n’est guère scientifique : « Les économistes de la théorie des incitations modélisent les interactions économiques – par exemple, la conclusion d’un contrat – en supposant que les agents économiques parviennent à atteindre une forme d’équilibre dit de Nash [du nom du Nobel d’économie John Nash]. C’est une situation dans laquelle tous les acteurs en jeu anticipent correctement les stratégies de tous leurs adversaires et y répondent de manière optimale. Ce qui ne correspond pas à ce qui est observé par l’économie expérimentale. Au demeurant, si les agents économiques voulaient atteindre l’équilibre de Nash (que ce soit des individus ou des entreprises), cela nécessiterait souvent, pour le déterminer, des calculs infaisables en pratique, y compris par des ordinateurs puissants… Pour prendre une analogie, c’est comme si, aux échecs, chaque joueur connaissait à l’avance tous les coups joués par son adversaire jusqu’à la fin de la partie. Pas besoin d’avoir fait beaucoup d’économie pour comprendre que cela n’a que peu de rapport avec le réel. »

Franck Aggeri, chercheur en sciences du management à l’Ecole des Mines de Paris, explique pour sa part que ce type de théorie est par construction improuvable, car exprimée en termes conceptuels mathématisés – les « faits stylisés » – différents des faits observables. Voici le PDF de son article de recherche : « Les phénomènes gestionnaires à l’épreuve de la pensée économique standard ».

Ce qui pose à tout le moins le problème suivant : dans l’esprit du public, les prix Nobel de sciences sont remis à des chercheurs qui ont fait la démonstration de leur théories et de leurs apports à la société. Imaginerait-on un prix Nobel de médecine remis à un chercheur qui affirmerait avoir découvert un remède à une maladie mais sans en avoir fourni la preuve ?

A ce jour, j’ai recensé une quinzaine de scientifiques qui ont véritablement pris position et exprimé des critiques parfois sévères à l’endroit de Jean Tirole. Je rassemblerai dans un prochain article leurs publications. Ils sont très rarement cités par la presse, ce qui est bien dommage.

Etienne Klein, physicien, expliquait dans son émission « La conversation scientifique » consacrée à la question suivante : « L’économie est-elle une science ? », que l’ « on peut mesurer le taux de scientificité d’une activité de recherche à son taux de controverse » au sein de la communauté scientifique concernée. Or, malgré les objurgations de ses tenants, la controverse vis à vis de la micro-économie et en particulier de la théorie des incitations existe, mais la presse et les médias – mis à part quelques exceptions – n’en rendent pas compte.

Je cite une partie de ces chercheurs critiques dans mon enquête. J’en ajouterai même deux autres, Wilfried Sand-Zantman de la TSE et un ancien de la TSE, David Martimort. Pour combattre le réchauffement climatique, un courant d’économistes de la théorie des incitations, dont Tirole se fait l’un des hérauts, avancent la solution d’un marché mondial des droits à polluer. Une solution considérée par d’autres chercheurs comme bien irréaliste. Wilfried Sand-Zantman et David Martimort avaient d’ailleurs titré leur article « Chronique d’un échec annoncé : Mythe et réalité d’un marché mondial du carbone ».

Et je ne compte pas les universitaires qui ont préféré rester anonymes, ce que je regrette…
L’occasion de rendre hommage à un autre universitaire et économiste (formé du reste à la micro-économie au départ), écrivain et essayiste, qui nous manque tant, et qui avait dès les années 90, bien au contraire, pris les devants, risqué même sa carrière. Il avait expliqué avec brio les failles voire les absurdités de la micro-économie et souligné l’idéologie du marché qui en forme le fondement. Je veux parler bien sûr de Bernard Maris. Que j’aurais aimé le rencontrer et l’interviewer !

Frédéric Dessort

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