Pour Jean Tirole, l’empathie est un « travers » de l’homme économique

Il est toujours aussi stupéfiant de voir comment Jean Tirole peut être encensé par certains journalistes, qui semblent oublier leur devoir d’esprit critique. Ne parlons pas du Point, qui a donné une onction de principe au livre de l’économiste : « L’économie du bien commun ». On l’a vu aussi sur le plateau d’Elkabbach, encore que ce dernier, Michaël Darmon et Arnaud Leparmentier aient pu se montrer incisifs. Ce qui est dommage, car ils ne l’ont interrogé que sur des questions (chômage, politique économique, …) pour lesquelles le toulousain n’a pas reçu son Nobel – pardon, le prix de la Banque centrale de Suède. Et puis, Jean-Pierre Elkabbach, qui semblait sincèrement passionné par l’ouvrage publié par l’économiste, ne semble pas l’avoir lu complètement. En tout cas, j’aimerais bien qu’il nous dise ce qu’il pense des pages 165 et suivantes.

Dans un chapitre intitulé « L’économie en mouvement », Jean Tirole détaille l’évolution des arcanes de l’économie, encore, faudrait-il dire, de la micro-économie, devenue pensée dominante. La « micro », faut-il le rappeler, a été fondée, longtemps, sur le paradigme de l’ « homo oeconomicus » : un agent économique rationnel qui cherche à maximiser son intérêt personnel. Rationnel dans un sens assez étroit : l’homme est censé, dans cette théorie, savoir classer tous les produits qu’il a à choisir, de manière « transitive ». Autrement dit : si vous préférez une pomme à une poire, une poire à une banane, c’est que vous préférez la pomme à la banane. Cette transitivité des préférences est une des conditions sine qua non à l’édification des mathématiques de la micro-économie, en tous cas dans sa première phase de l’homo oeconomicus. Or, de nombreuses expériences ont démontré, depuis les années 70, que leurs participants contreviennent à cette hypothèse de rationalité.

Ce que confirme Jean Tirole, pour qui le modèle de l’homo oeconomicus est « une fiction ». Fort bien. Le problème c’est qu’il ajoute plus loin que si « l’homo oeconomicus et l’homo politicus [il ajoute ici un autre modèle similaire campant des hommes rationnels dans leurs choix politiques] ne se comportent pas toujours aussi rationnellement que le prédit la théorie », c’est que « nous avons tous des travers à la fois dans notre réflexion et nos prises de décisions ».

L’empathie, les émotions : des « travers », selon Jean Tirole

Des « travers ». Mais de quoi parle t-il ? Ainsi, si nous ne sommes pas rationnels au sens de la théorie économique, c’est que nous avons des travers ? J’ai regardé rapidement le Petit Robert à la définition de ce mot. Pour ce dictionnaire, Travers, « D’une personne » est un mot qui signifie « Petit défaut, faiblesse ». Ainsi, Jean Tirole semble faire la confusion entre ce qui relève d’une fonction intellectuelle, la rationalité, et un élément de morale. Ne pas être rationnel, est-ce, pour lui, un signe de faiblesse ?

Et Jean Tirole, pour appuyer cette affirmation, va ensuite égrener plusieurs de ces travers. Il liste ainsi plusieurs « exemples de comportements qui ne correspondent pas au modèle de l’homo oeconomicus », dans un chapitre intitulé « A l’encontre de notre intérêt personnel ».

« L’un de ces travers est le manque de volonté […] qui conduit à la procrastination », commence t-il. Deuxième obstacle à la rationalité : « nous nous trompons dans la formation de nos croyances ». Enfin, un autre de ces comportements qui va à l’encontre de notre intérêt est « l’empathie ».

Dans ce paragraphe il ne dénie pas, en soi, une « composante d’empathie dans la description de l’objectif des acteurs économiques », qui ne « pose aucun problème avec la théorie économique classique ». Il suffit en effet, selon lui, de « redéfinir l’intérêt bien compris : si j’internalise une partie de votre bien-être, il devient de facto le mien ».

Jean Tirole en revient donc à tenter de valider le premier modèle, à considérer l’empathie comme un intérêt, tout en étant un travers du comportement humain. Diantre…

D’ailleurs, il conclut ce chapitre en ajoutant un dernier problème, qualifié de déviation : « parmi les autres déviations qui nous éloignent de la rationalité pure et qui font l’objet d’études en économie expérimentale, on peut citer […] le rôle parfois utile, mais aussi souvent contre-productif, des émotions dans la décision […] ».

En rire ou en pleurer ? Attention, ne nous laissons pas aller à nos émotions !

Frédéric Dessort

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