Marchés d’organes : la reprise constante des arguments de Gary Becker par Jean Tirole

Jean Tirole, Prix 2014 de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel

Depuis quelques jours, le web s’est quelque peu enflammé à la découverte des déclarations de Jean Tirole concernant les marchés d’organes. Je vais répondre ici à plusieurs affirmations selon lesquelles il ne ferait que mettre en balance plusieurs arguments, en faveur ou contre la marchandisation des organes. Ne voulant pas prendre parti, relatant les hypothèses existant sur le sujet. Mais c’est faux. En effet, lorsqu’il s’exprime sur le sujet, il cite systématiquement la position de Gary Becker. Or, cet autre prix Nobel, issu de la très libérale l’école de Chicago, s’est montré largement favorable à la création de marchés régulés des organes.

Gary Becker, Prix 1992 de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel

Il a notamment co-signé cet article de recherche : « Introducing incentives in the market for Live and Cadaveric Organ donations », ce qui donne le ton…

C’est évidemment l’occasion de souligner ici que je n’ai jamais dit que Tirole était favorable au trafic d’organes ! Mais il prend fait et cause pour le marché face au don. Pour le montrer, je rappelle et cite quatre de ses interventions sur le sujet.

En premier lieu, la vidéo de son intervention à l’Institut de France le 11 janvier 2016. Je reproduis ci-dessous in extenso le passage consacré à la question des marchés d’organes.

« J’en viens à mon deuxième sujet : le domaine du marchand, du non-marchand et du sacré. Nous avons tous des réticences morales ou éthiques à l’existence de certains marchés ou certaines formes d’incitations. Nous pouvons citer le don d’organes, les mères porteuses, la prostitution, ou les paiements pour échapper à la conscription. Pourquoi en est-il ainsi ? Une analyse du pourquoi de tels tabous, qu’ils soient justifiés ou non, me semble plus fructueuse pour la conception de politiques publiques qu’une simple indignation. Je voudrais illustrer ce propos à l’aide d’un débat suscitant beaucoup de passions de part et d’autres : le don d’organes. Gary Becker, professeur à l’université de Chicago, et célèbre partisan de l’étude des comportements sociaux, famille, drogue, etc. à travers le prisme de l’économie, remarquait que l’interdiction de vendre son rein, par exemple, limitait les donations, essentiellement réservées aujourd’hui à la famille et aux très proches condamnant chaque année des milliers de personnes rien qu’aux Etats-Unis à mourir faute de donneurs. Gary Becker en concluait que les détracteurs des marchés d’organes ne devaient donc pas se targuer de moralité puisqu’ils faisaient mourir des milliers de personnes tous les ans. Malgré le bien fondé de cet argument, nous éprouvons tous une gêne, vis à vis des marchés de dons d’organes. Mais au vu des enjeux considérables, il conviendrait de comprendre pourquoi. Est-ce parce que nous craignons que les donneurs ne soient pas suffisamment informés des conséquences de leur acte ? Dans ce cas il existe un remède simple : il suffit de demander au donneur d’écouter une information impartiale et d’y réfléchir. Ou bien est-ce parce que la vente d’organes, en dévoilant que des individus sont prêts à vendre leur rein pour quelques centaines d’euros, nous révélerait des inégalités que nous voudrions bien oublier ? Ou encore parce que l’on veut protéger les gens contre leur préférence trop forte pour le présent : la préférence pour une somme disponible immédiatement contre des conséquences néfastes à long terme ? Je vous rappelle que la puissance publique intervient souvent avec un côté paternaliste contre la préférence pour le présent des individus. On les force à épargner plus pour leur retraite. On taxe l’alcool ou la drogue (sic!! il a dû confondre le tabac et la drogue, mais ceci étant il n’a pas si tort…). On les force à aller à l’école, etc. Il y a un certain nombre de choses sur lesquelles nous avons une politique paternaliste justement contre la préférence trop forte pour le présent des individus.

Je n’ai pas de réponses pour la question du don d’organes. Mais je dis simplement Gary Becker indiquait quelque chose, là. Il disait : attention, on ne peut pas se targuer de moralité quand on est contre les dons d’organes (sic à nouveau : il voulait bien sûr dire les marchés d’organes), cela ne veut pas dire qu’on est très moral quand on recommande les ventes d’organes. Mais il faut bien réfléchir à ces questions, et cela va être un leitmotiv de mon exposé. »

Il est clair ici que sa conclusion se veut tempérée, mais au final on peut constater que sur le thème « pour ou contre les marchés d’organes », il ne cite qu’un seul argument face à ce qu’il considère comme des réactions émotionnelles des gens : celui de Gary Becker, qui est « pro » marché ! A t-il cité, pour le mettre en balance, celui du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (cf notamment ce texte) ? A t-il relaté les débats qui ont précédé les lois établissant l’interdiction de la vente d’organes à travers le monde ?

Autre exemple. Il y a un an, l’économiste toulousain a signé une tribune dans Les Echos, « L’éthique face au marché », dans laquelle il ne reprend à nouveau que la position de Gary Becker. Ce texte est d’ailleurs très proche de celui qui a été prononcé à l’Institut de France. 

« Une analyse en profondeur des défaillances du marché semble plus fructueuse pour la conception des politiques publiques qu’une simple indignation. Prenons l’exemple du don d’organes. Il y a longtemps, l’économiste Gary Becker remarquait que l’interdiction de vendre son rein limitait les dons, condamnant des milliers de personnes à mourir chaque année faute de donneurs, et que les détracteurs des marchés d’organes ne devraient donc pas se targuer de moralité. Nous éprouvons cependant tous une gêne vis-à-vis de ce marché. Il conviendrait de comprendre pourquoi. »

Voyons maintenant  l’interview qu’il a donnée au magazine Sciences Humaines Magazine le 14 octobre 2013 (en voici le lien).

[…] On vous doit aussi depuis une dizaine d’années des travaux à la lisière de l’économie et d’autres sciences humaines. Vous vous intéressez particulièrement à la psychologie économique, champ de recherche qui met en question les postulats de l’Homo œconomicus…

Jean Tirole : La théorie économique considère généralement que les gens sont rationnels, qu’ils maximisent leur utilité, alors qu’en pratique ils ne le font pas toujours. Elle suppose par ailleurs que l’information est toujours utile, alors qu’en pratique, les gens peuvent refuser d’acquérir de l’information, avoir des croyances tout à fait sélectives, s’enferrer à conserver des croyances erronées sur eux-mêmes ou sur la société.
Il existe par exemple de véritables tabous dans la vie économique. Faut-il créer un marché pour les organes humains ? Certains, comme l’économiste Gary Becker, le pensent. N’est-il pas absurde, avance-t-il, que des gens meurent en raison d’une pénurie d’organes ? Ne sauverait-on de nombreuses vies en acceptant que les organes soient rémunérés ? Pourtant, à défendre de telles propositions, les économistes sont souvent considérés comme des gens immoraux. Cela dit, les tabous sont utiles, dans la mesure où ils signalent toujours des problèmes sensibles. Mais ils ont aussi un coût important. Certaines réformes économiques favoriseraient le bien-être général, mais se heurtent à des blocages psychologiques. […]

Quatrième exemple : son intervention il y a quatre ans dans le cadre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. C’est d’ailleurs à l’occasion du débat qui a suivi le prononcé de son discours, qu’ il a envisagé qu’il faudrait offrir « une forte somme d’argent à des gens du Tiers-Monde » pour qu’ils fournissent leurs organes… ce qui me laisse toujours aussi pantois !  Gary Becker, Prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel en 1992

Je cite là aussi le passage en question, à la fin de ce document, suite à la dernière question posée par André Vacheron. L’occasion de redire aussi que Jean Tirole n’approuve pas le marché clandestin d’organes, comme il le dit ci-dessous. Mais c’est bien la moindre des choses… Voici le texte :

André Vacheron

[…] J’aimerais également évoquer le don d’organes, gratuit dans notre pays comme dans la plupart des pays occidentaux. Il existe toutefois un commerce d’achat d’organes dans certains pays d’Europe de l’Est et d’Asie. Que pense l’économiste de la rémunération du don d’organes ?

Jean Tirole :

[…] En ce qui concerne le don d’organes, la thèse de Gary Becker, économiste à Chicago, est que l’on n’a pas assez de dons et qu’il faudrait payer pour avoir une offre d’organes suffisante. Bien entendu, on désapprouve le commerce clandestin qui peut avoir des conséquences économiques ou sociales très néfastes. Dans l’hypothèse d’école où l’on pourrait instituer un commerce bien contrôlé des organes en offrant une somme d’argent importante à des gens du tiers-monde, il est certain que des réticences se manifesteraient toujours, alors qu’il s’agirait somme toute d’un accord commercial passé à la satisfaction des deux parties. Il convient de se demander quelle serait la ou les causes de ces réticences. À mes yeux, il y a d’abord le court – termisme des individus qui fait que l’on aurait trop peur qu’un donneur ayant vendu dans l’urgence un de ses organes, vienne à le regretter sur le long – terme ; mais il y a aussi le fait que l’on n’accepte pas de voir la misère et que l’idée est dérangeante que des gens soient contraints par la misère à vendre une partie de leur corps. »

Il me semble donc bien difficile, à la lumière des exemples pré-cités, de prétendre que Jean Tirole ne s’inscrit pas dans la filiation intellectuelle à Gary Becker sur le thème des marchés d’organes…

Frédéric Dessort

Crédits :

Photo Jean Tirole : Auteur : Ecole Polytechnique Source : Wikimedia commons

Photo Gary Becker : Auteur : Mike80 Source : Wikimedia Commons

 

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