Tirole : thuriféraire du marché

Edit du 1er février. Je découvre ce matin que le discours de Jean Tirole a été filmé. Malheureusement, la retranscription de ses propos est loin d’être fidèle dans le document texte dont j’ai donné le lien ci-dessous et qui m’a servi de base à mon article. Le film donne quelque nuance au Nobel toulousain et atténue – un peu – certaines critiques que j’ai pu formuler ci-dessous. Par exemple : lorsqu’il dit qu’une « une étude récente a montré que le partage des responsabilités érode les valeurs morales : l’existence d’excuses (‘‘on m’a demandé de le faire’’, ‘‘tout le monde le fait’’, etc.) a permis la mise au rencard des réticences individuelles peu éthiques. », il ajoute aussi « nous le savons tous », mais cela ne figure pas dans le texte que l’on peut trouver en ligne (dont revoici le lien). Certes, citer cette étude me semble un peu ridicule pour appuyer ce que nous savons tous (enfin, ce qui semble assez commun), mais il ne découvre pas ce fait, comme j’ai pu le laisser entendre, puisque je me basais sur ce texte. Un autre exemple : à propos du marché des organes humains, certes, il cite l’argument de Gary Becker – et ce n’est pas la première fois – selon lequel « les détracteurs des marchés d’organes ne peuvent se targuer de moralité », mais il ajoute aussi qu’entre vendre ou donner des organes, il ne donne pas de réponse. Bien sûr, on ne peut qu’être dubitatif – c’est un euphémisme – sur cette manière orientée de présenter les choses car en l’occurrence, il ne cite pas les arguments des adversaires de la marchandisation des organes, mais les attaque en fustigeant leur indignation, « pauvre guide de la moralité ». Il aurait pu également rappeler que la loi l’interdit ou que le comité national d’éthique rappelle dans ce texte que le corps humain ne saurait faire l’objet d’une « patrimonialisation ».
In fine, tout de même, il reste néanmoins clair que ce discours est un plaidoyer pour le marché. Voici la vidéo :

Tirole récidive, enfonce le clou. A l’occasion d’un exposé donné dans le cadre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, le 11 janvier, sous les ors de l’Institut de France, le Nobel toulousain s’est livré à un long plaidoyer pour le marché. Voir ici le lien vers le texte. Jean Tirole répond ici nommément à Michael Sandel, professeur de philosophie à Harvard (cf page Wikipedia), dont la notoriété mondiale de l’ouvrage « Ce que l’argent ne saurait acheter » l’a sans doute révulsé.

tiroleInstitut

Jean Tirole, le 11 janvier 2016, à l’Institut de France. Dans le cadre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

L’enjeu de cette intervention est d’expliquer notamment que le marché peut être une solution à tout, y compris pour les marchés dits par les économistes « répugnants ». Il cite le marché des organes, de l’amitié, de l’adoption, de l’admission dans une université prestigieuse, de la prostitution.

Et plutôt que les (ces activités) « sortir du marché », on peut leur appliquer « la théorie des incitations », ce qui permettra d’éviter « ces écueils moralement condamnables, tout en bénéficiant des vertus du marché […] « .

Pour mémoire, la théorie des incitations peut se comprendre, en ce qui concerne un marché répugnant, au travers de l’exemple suivant : le sang. Ainsi, selon Jean Tirole, les gens devraient vendre leur sang plutôt que le donner, car il y aura ainsi plus de sang sur le marché. Mais seulement, lui et des spécialistes de l’économie comportementale ont découvert (sic) que si les gens ne vendent pas leur sang, c’est qu’ils auraient une image de cupidité qu’il ne supporteraient pas. Mais il poursuit : on peut, selon lui, calculer un prix adéquat (et non nul) et des conditions d’incitations qui effacent cette culpabilité là. L’incitation prend la forme ici d’une récompense monétaire. Une somme versée par l’Etat ? Un marché organisé ? Il ne le dit pas. En tout état de cause, ce sont les mécanismes de marché qui sont à l’oeuvre dans les solutions qu’il expose.

De même, l’on pourra évoquer d’autres formes d’incitations, mais punitives ou restrictives, sous forme de taxe, dont l’une des premières idées fut les taxes pigouviennes, inventées par Arthur Pigou il y a une centaine d’années.

Mais les marché répugnants semblent pouvoir aussi être remplir une fonction dans la société qu’il ne s’agirait pas moraliser… Ainsi, il interroge l’hypocrisie des gens en couples qui ne vont pas voir des prostitués, ce qui donc, si on le suit bien, freine le marché de la prostitution pour de mauvaises raisons. Je le cite : « Ainsi, une personne qui serait scandalisée par l’idée même de la prostitution ou de relations tarifées, peut néanmoins rester avec son conjoint, sans amour, par désir de sécurité financière ou par simple peur de la solitude. Parfois, le marché est donc notre bouc-émissaire : il endosse les critiques que nous pourrions adresser à l’humanité-même car il révèle ou met en évidence ce qui peut déplaire dans la nature même de l’humain. Le marché, en tant que miroir de l’humanité, sert alors à nous cacher notre propre hypocrisie et à révéler certains penchants voire certaines parties de notre âme que nous aurions aimé cacher aux autres et à nous-mêmes. » Etrange, non, comme raisonnement…?

Mieux. Là où il me semble que cela devient scabreux est le chapitre consacré aux organes. « On ne peut se targuer de moralité quand on est contre le commerce des organes », affirme t-il. Une phrase assez stupéfiante prononcée à l’Institut de France.

En gros son argument c’est de dire, vous les moralistes qui vous élevez sans réfléchir, sous le coup de l’émotion, contre la marchandisation des organes, qui apporterait plus d’organes sur le marché à ceux qui en ont besoin, vous êtes des cons. Je me demande qui est le con dans cette histoire. Être contre ce marché, c’est juste une histoire de morale gauchiste semble t-il, pour lui. Il n’y aurait donc pas d’arguments sérieux contre ce phénomène ?
Par contre, outre ses arguments, il a même des idées de mise en oeuvre : dans un autre texte (texte du débat suivant un discours prononcé en 2011 dans le sein de la même académie, lien ici) il estime qu’il « faudrait payer une forte somme d’argent à des gens du Tiers-Monde » pour qu’ils fournissent leurs organes…

– « Le marché […] préserve des risques discrétionnaires, des lobbys et du favoritisme »

Là, j’étais plié de rire. Ah oui, le marché préserve des risques discrétionnaires ? Sans blague ! des lobbys ? Mince alors ! du favoritisme ? MDR !

– « le marché […] empêche les entreprises puissantes d’imposer leurs prix élevés et leurs produits médiocres »

Pareil. On rit… Le marché a t-il empêché Servier de fournir son médiator ? Et Monsanto, ses pesticides ? et le cartel des télécoms, Orange, SFR et Bouygues, ils ne se sont pas entendus pendant 15 ans pour nous infliger des prix délirants sur les communications mobiles ? faut-il allonger la liste ??

– « […] une étude récente a montré que le partage des responsabilités érode les valeurs morales : l’existence d’excuses (‘‘on m’a demandé de le faire’’, ‘‘tout le monde le fait’’, etc.) a permis la mise au rencard des réticences individuelles peu éthiques. » (la phrase est alambiquée…)

Là aussi on sourit, ou on est triste. Il lui a donc fallu une belle étude « récente » réalisée par des économistes (Sic) pour savoir que les gens peuvent se déresponsabiliser dans un groupe ou dans une chaîne de responsabilités. Je pense qu’il n’est point besoin de faire des calculs ou enquêtes savantes pour le savoir. J’imagine qu’il ne connaît pas l’expression « criminel de bureau »…

Jean Tirole se paie en plus le luxe d’un chapitre conclusif sur le marché et les inégalités qu’il génère, dans lequel il explique que la Science économique trouve ses limites à appréhender le problème et à en trouver des solutions. Sans doute pense t-il représenter l’ensemble des économistes ?

Frédéric Dessort

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