Les antisèches de Jean Tirole

article311014A retrouver cette semaine dans Marianne (n°915), une petite brève à propos d’un certain Prix Nobel d’économie (pour être exact : Prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel). Jean Tirole, assailli par de nombreux journalistes de France et de Navarre, est plutôt mal à l’aise dans cet exercice face aux questions variées de mes confrères. Sommé de donner quelques sésames pour résoudre des problèmes vifs de notre société (retraites, chômage, enseignement, libéralisation, déficit…), le chercheur, par l’intermédiaire de Christian Gollier, directeur de la Toulouse School of Economics, a sollicité ses collègues. Ces derniers, selon leur expertise, ont été priés de concocter un mémo sur tous ces thèmes, afin que le Nobel puisse répondre au mieux aux multiples sollicitations médiatiques..

La question du marché… des organes humains

Remarquez, pour remonter un an en arrière, a-t-il eu besoin d’aide de camp pour répondre à la longue interview donnée au magazine Sciences Humaines (*) ? En tous cas, une de ses réponses a échappé à l’attention médiatique…

Jean Tirole a en effet regretté l’existence de tabous quant à créer un marché … d’organes humains. Il faisait en cela référence au très controversé Gary Becker, un autre Nobel d’économie issu de l’école de Chicago dont visiblement le toulousain ne se réclame pas (**). Or, selon M. Tirole, les économistes sont jugés immoraux lorsqu’ils proposent une telle solution pour combler la pénurie d’organes.

On comprend pourtant pourquoi : imaginez en effet que les donneurs soient rémunérés. Un sordide tableau serait alors donné à voir. Car qui rémunérerait-on parmi les vendeurs ? Les morts ? Non, par définition ; donc, leurs familles, leurs proches ? Qui auraient du coup intérêt au décès du vendeur ?
Reste alors les donneurs – pardon, les vendeurs – de leur vivant.
Or, ce sont en premier lieu les plus pauvres d’entre nous qui – pour certains -, accepteraient de donner un morceau de leur corps pour un prix qui resterait à fixer, mais suffisamment haut.
Pour couronner le tout, pour que l’offre et la demande convergent vers le merveilleux ‘ »optimum du bien être économique » – si cher aux économistes néo-classiques, dont Jean Tirole est -, autrement dit, pour que la main invisible vienne retirer ces abattis au bénéfice des parties, il faudrait mettre en place une bourse aux enchères. A l’instar des bourses aux droits à polluer soutenues par Jean Tirole… Une belle foire d’empoigne bouchère…

Frédéric Dessort

(*) voici l’extrait de l’interview en question (lien)

[…] On vous doit aussi depuis une dizaine d’années des travaux à la lisière de l’économie et d’autres sciences humaines. Vous vous intéressez particulièrement à la psychologie économique, champ de recherche qui met en question les postulats de l’Homo œconomicus…

Jean Tirole : La théorie économique considère généralement que les gens sont rationnels, qu’ils maximisent leur utilité, alors qu’en pratique ils ne le font pas toujours. Elle suppose par ailleurs que l’information est toujours utile, alors qu’en pratique, les gens peuvent refuser d’acquérir de l’information, avoir des croyances tout à fait sélectives, s’enferrer à conserver des croyances erronées sur eux-mêmes ou sur la société.
Il existe par exemple de véritables tabous dans la vie économique. Faut-il créer un marché pour les organes humains ? Certains, comme l’économiste Gary Becker, le pensent. N’est-il pas absurde, avance-t-il, que des gens meurent en raison d’une pénurie d’organes ? Ne sauverait-on de nombreuses vies en acceptant que les organes soient rémunérés ? Pourtant, à défendre de telles propositions, les économistes sont souvent considérés comme des gens immoraux. Cela dit, les tabous sont utiles, dans la mesure où ils signalent toujours des problèmes sensibles. Mais ils ont aussi un coût important. Certaines réformes économiques favoriseraient le bien-être général, mais se heurtent à des blocages psychologiques. […]

(**) Il a en effet déclaré que s’il s’agissait de laisser faire le marché, alors il est « très très anti-libéral »

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