Gabriel Colletis : « La réponse à la Troïka et au gouvernement grec ? La réindustrialisation du pays »

Les jours, les mois passent et la Grèce va de Charybde en Scylla. Existe-t-il une alternative à la stratégie conduite par la Troïka – un nom étrange qui était entre-autres celui des tribunaux staliniens – et par l’Etat Grec ?

Gabriel Colletis est également l'auteur de "L'urgence industrielle" (éditions Le Bord de l'Eau)

Gabriel Colletis est également l’auteur de « L’urgence industrielle » (éditions Le Bord de l’Eau)

Parmi ceux qui envisagent de nouvelles approches pour résoudre la crise, Gabriel Colletis, économiste toulousain, d’origine grecque.

Professeur à l’université de Toulouse I – Capitole, chercheur au LEREPS (un laboratoire d’économie distinct de la Toulouse School of Economics), il travaille à la rédaction d’un livre intitulé « La crise grecque et ses issues ». En voici quelques éléments essentiels, avec, à la clef, une proposition iconoclaste : lancer un emprunt de 40 milliards, non pas sur les marchés financiers, mais auprès des Grecs eux-mêmes… Explications.

Vous étiez en Grèce cet été … qu’avez-vous observé, et quel est votre ressenti sur la situation dans votre pays ? 

Pour dire la vérité, je suis revenu complètement… déprimé. Le peuple est passé d’un stade où il se représentait la crise comme pouvant être dure mais temporaire, à aujourd’hui une profonde inquiétude et tout à la fois une colère. Angoisse désormais sur l’incertitude forte du devenir collectif et individuel. Et colère de l’impasse dans lequel il se trouve, et de l’incurie de sa classe politique.

Parlamento grego

Manifestations devant le Parlement grec, en 2011 – Photo par Rafael Alvez

Le taux de suicide, qui était le plus faible en Europe, a complètement explosé sur les deux dernières années. Les gens sont noyés dans des difficultés parfois insurmontables de la vie quotidienne, qui ne relèvent pas forcément du manque d’argent. En effet, les personnes qui ont besoin de se soigner sont confrontées à des pharmacies non approvisionnées, et des hopitaux qui ne peuvent plus accueillir de malades. Quant aux retraites, elles ont baissé drastiquement, de près de 40% en trois ans, alors que les prix des biens de consommation ne diminuent pas. Au demeurant, je souligne que contrairement à une idée reçue, le commerce en Grèce n’est pas de structure atomisée, mais bien oligopolistique, dominée par les acteurs de la grande distribution qui imposeront tant que possible des prix élevés.

Il faut de plus déplorer des augmentations sur des produits particuliers, notamment l’essence qui fait l’objet de taxes très élevées. Idem pour la taxe d’habitation : les loyers s’envolent. Une partie conséquente de la population se retrouve dehors, et le centre-ville d’Athènes est complétement squatté. Un phénomène renforcé par un afflux important de sans-papiers fuyant les zones de guerre, notamment du Proche-Orient.

Aujourd’hui la dette de la Grèce avoisine les 165% du PIB, en dépit son effacement partiel en novembre 2012. Selon vous, quelles sont les explications fondamentales de ce niveau ?

Il faut d’abord comprendre qu’il y a deux « moments » importants dans son évolution, avec en premier lieu, les dépenses fastueuses faites pour édifier les infrastructures des Jeux Olympiques en 2004. En seconde étape, bien entendu, il faut considérer les effets directs de la crise financière de 2008 : la récession très forte en Grèce a généré un effondrement des recettes fiscales déjà faibles. Or, les emprunts lancés sur les marchés financiers pour compenser ces pertes d’impôts ont fait l’objet d’une intense spéculation, faisant exploser les taux d’intérêts.

Vous affirmez que les impôts étaient, avant la crise, d’un niveau faible. Est-ce une autre raison de la dette ?

C’est une problématique très ancienne en Grèce : l’administration fiscale a de tout temps été très faible. Ce qui induit un budget de l’Etat tout autant indigent depuis longtemps… S’agissant des équipements publics, il faut par exemple souligner que, depuis trente ans, la grande majorité des projets est financée par l’Europe !

En fait, pour l’essentiel, les recettes fiscales proviennent de l’équivalent de la TVA. Or, il est courant que les commerces ne facturent pas cette taxe : lorsque vous entrez dans un restaurant, on vous demande d’abord si vous souhaitez ou pas une facture… Même chose pour les professions libérales, dont bon nombre de personnes sous ce statut ne déclarent pas leurs revenus, souvent payé en liquide…

Autre point : il est de tradition en Grèce que les grands armateurs et le haut-clergé ne payent pas d’impôts, ce qui est scandaleux. C’est la position évergète : ceux qui le veulent consacrent une partie de leur fortune à des œuvres de charité, comme par exemple : acquérir une dizaine d’ambulances et les offrir aux hôpitaux. En contrepartie de quoi, ils ne s’acquittent d’aucun impôt.

Selon vous, la doxa économique partagée par les acteurs de la Troïka ne se concentrerait pas dans la résorption de la dette. C’est à dire ?

La Troïka représente des groupes d’intérêts puissants, et porte une pensée largement partagée dans la techno-structure européenne, à savoir que la Grèce ne pourra s’en sortir qu’au prix d’une austérité sans précédent.

Il s’agit d’une idéologie qui combine : lutte contre les déficits, réduction de la dette, compétitivité des entreprises, stimulation des exportations… C’est clair. Mais en fait, l’enjeu qui semble primer sur le reste, c’est le rétablissement de la balance commerciale, avant même le remboursement de la dette publique ! J’ai pu confirmer cette hypothèse suite notamment à une discussion avec un haut dirigeant de la Banque Européenne d’Investissement.

Il est vrai que depuis longtemps, les exportations sont très faibles par rapport aux importations. Le ratio exportations/importations atteignait 28% il y a encore trois ans. La Grèce a vu, en effet, sa base productive s’effondrer depuis trente ans alors qu’en parallèle, le pays a connu une véritable explosion de son niveau de consommation.

Pour atteindre l’objectif de rééquilibrage de la balance du commerce extérieur, la Troïka et le gouvernement ne trouvent pas mieux que rechercher à faire baisser les salaires, probablement jusqu’à 400 euros par mois. Objectif : faire s’effondrer la consommation… et, ainsi, les importations ! Dans ce mouvement, il faut déplorer le démantèlement en cours du droit du travail – exemple : l’annexion chinoise d’une partie du Pirée où prévalent désormais des normes de travail peu habituelles en Europe -, de l’environnement, comme je l’évoquais précédemment, et le bradage des biens publics.

En usant de tels moyens, le niveau des exportations atteint à présent 56% des importations, ce qui signifie que pour parvenir à l’équilibre recherché il faudra encore réduire la consommation…

Mais le gouvernement peut espérer, d’ici deux à trois ans, avoir progressé dans la réduction du déficit commercial en comptant également sur une possible croissance des exportations dès lors que des firmes étrangères se serviraient de la Grèce comme base de délocalisation. Dans la même perspective, le taux d’emploi pourrait progresser grâce à la faiblesse de salaires devenus très attractifs, et la croissance repartir, un peu… Mais la réalité profonde serait celle d’un pays engagé durablement dans le mal-développement et la pauvreté.

« Diriger la production vers la satisfaction des besoins premiers des Grecs »

 

Vous rédigez actuellement, dans le cadre d’un livre, une série de propositions pour sortir le pays de ce cauchemar… quels en sont les principes ?

En fait, je partage l’idée de rétablir un équilibre entre consommation et production, mais certainement pas à la manière de la Troïka !

Il s’agit, bien au contraire, d’investir de manière décisive dans toutes les activités manufacturières, non pas pour diriger la production vers le marché international, mais vers la satisfaction des besoins premiers des Grecs. Ceci signifie d’instaurer des normes sociales, environnementales, financières afin d’éviter la concurrence déloyale d’entreprises implantées dans des pays ne respectant ni les droits de l’homme ni la nature, et qui jouent la carte du dumping.

« Emprunter 40 milliards d’euros aux grecs et non aux marchés financiers »

 

Comment faire pour parvenir à cet objectif qui suppose un investissement important ? Les caisses de l’Etat sont vides, justement !

Ce grand projet national de développement nécessiterait en premier lieu d’établir un moratoire sur la dette. Objectif : améliorer le déficit structurel, et passer d’un solde négatif entre le paiement de la dette et les aides de l’Europe, à un solde positif. En clair, la dépense pour la Grèce en termes de sortie de capital – remboursement de la dette et charges financières liées – est aujourd’hui supérieure à ce qu’elle reçoit au titre des aides extérieures (FMI, BCE, Mécanisme Européen de Stabilité).

Un emprunt national devrait ensuite être lancé, en le réservant aux résidents. Un deuxième emprunt pourrait être lancé en direction de la diaspora grecque dans le monde, sachant que celle-ci, il faut le savoir, compte autant de ressortissants grecs que de Grecs vivant en Grèce.

Je chiffre à 20 milliards chacun des deux emprunts, soit un total de 40 milliards d’euros que l’Etat rembourserait sur dix ans. In fine, cela représenterait environ 2 000 euros par habitant, ce qui est raisonnable. Il faut savoir aussi que la population grecque à l’étranger dispose d’un revenu plus important en moyenne.

Vers quels secteurs productifs cibler cet emprunt ?

Tous ceux qui ont un rapport direct avec les besoins essentiels des Grecs. En premier lieu, l’agriculture, qui est en très mauvais état en Grèce. Le pays a subi de plein fouet la Politique Agricole Commune, généralisant le versement des primes en contrepartie de réductions de capacités, c’est à dire les primes à l’arrachage ou à l’abattage. Progressivement, les coopératives se sont transformées en véritables guichets de redistribution de cet argent, dans un climat de corruption généralisé, tout en négligeant l’outil productif.

Par exemple, les moulins à huile, autrefois gérés par les coopératives, font aujourd’hui cruellement défaut : les olives dès lors sont vendues et pressées en Italie. Du coup, il n’y a plus de filière constituée, comme autrefois.

En outre, l’agriculture survit car ses acteurs économiques exploitent les immigrés clandestins. Quand on a une main d’œuvre réduite pratiquement en esclavage, il est plus facile de se maintenir !

Il faut également reconsidérer l’industrie textile, qui s’est largement délocalisée en Bulgarie.

Quant aux logements, ils sont conçus en dépit du bon sens : très mal isolés, ils génèrent une surconsommation énergétique – climatisation incluse – considérable. La remise à niveau serait génératrice d’emplois.

Mais on pourrait aussi parler des hôpitaux, des médicaments, du matériel médical…

« Le développement d’économies de proximité est une des modalités de l’essor indispensable des activités productives »

 

Exprimée autrement, cette stratégie ne signifie-t-elle pas de s’affranchir de la mondialisation et d’investir sur le local ? Et quid de la sortie de l’euro ?

La Grèce est assurément un pays ouvert et doit le rester. La question de la sortie de la zone euro ne doit pas être posée de manière dogmatique mais en fonction du contexte. Depuis 2008, la consommation intérieure a reculé de près de 40%, suivant en cela la chute du revenu des ménages. Une sortie de la zone euro et l’introduction d’une nouvelle drachme se solderait par un effondrement quasi-instantané de la valeur de cette nouvelle monnaie. Compte-tenu de la dépendance actuelle de la consommation et des investissements aux importations, cette dévalorisation monétaire aurait un effet dépressif considérable, amputant une nouvelle fois de manière très importante le revenu des ménages. Une option d’autant plus dangereuse dans le contexte d’un taux de chômage très élevé et de la diffusion de la grande pauvreté dans le pays.

Mais, une nouvelle fois, un moratoire de la dette est incontournable. Un nouveau gouvernement grec qui engagerait le programme de développement dont le pays a besoin devra donc imposer ce moratoire à ses créanciers, sans que cela ne soit synonyme d’une sortie de la zone euro. La question est, ici comme souvent, une question d’économie politique.

Propos recueillis par Frédéric Dessort

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Une réponse à “Gabriel Colletis : « La réponse à la Troïka et au gouvernement grec ? La réindustrialisation du pays »

  1. Le moins-disant social est aussi malheureusement en route en France, au Luxembourg….Une ancienne base militaire de l’OTAN à Chateauroux, une zone d’accueil pour des entreprises chinoises de logistique en Moselle à Illange ..bref le peu de tissu industriel restant est condamné et le fervent désir de Lagarde et ses amis du FMI (Goldman Sachs et la finance…) se frottent les mains, eux qui voulaient réduire les salaires en Europe de 30% voient leur  » désir » s’appliquer au grand désespoir des travailleurs!

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