Universités, entreprises : je t’aime, moi non plus…

Un de mes prochains articles portera sur la fondation que vient de créer l’Université Paul Sabatier (UPS). Enfin, qu’elle vient réellement de lancer : si son existence a été scellée par le Conseil d’Administration à l’été 2009, ce n’est que depuis le mois de septembre qu’elle s’est mise en action. Pour en savoir plus, j’ai rencontré Marc-Gabriel Boyer, Vice-président de l’UPS en charge des relations avec le monde socio-économique, dont j’ai apprécié le langage clair et sans langue de bois. C’est d’ailleurs une caractéristique du président de l’UPS, Gilles Fourtanier, pour le peu que je le connaisse : un style direct voire guerrier. N’a t-il pas dit et redit qu’il faut debalkanyser l’université ?

Une fondation pour développer des actions pédagogiques et sociales

Mais revenons à ladite fondation, dénommée « Catalyses », en référence à Paul Sabatier, prix Nobel en 1912 pour ses travaux dans le domaine éponyme. Je ne rentrerai pas dans le détail afin de ne pas dévoiler le contenu de l’article qui sera bientôt publié (dans une semaine sur le site toulemploi.fr). D’ailleurs je n’y aborde pas le sujet dont je veux parler dans ce billet : la relation de la fondation avec ses partenaires financiers, supposée sulfureuse par quelques vilains mauvais coucheurs. Ce que Marc-Gabriel Boyer ne peut que dénier. Sans doute à raison : le principe de cette fondation, voulu par la loi sur l’autonomie des universités, tant décriée, réside dans son caractère strictement public. Elles ne sont en fait qu’un nouveau service de leur établissement : elle n’ont nullement de personnalité morale, et encore moins amorale comme le soutient son directeur. Il faut préciser qu’il existe un autre type de fondation, la « fondation partenariale », qui associe allègrement structures publiques et privées. Exemple toulousain : Innabiosanté, qui a levé près de 20 millions d’euros, grâce à l’entregent d’Alain Costes. Large contributeur aux décisions politiques qui ont façonné le paysage midi-pyrénéen de la recherche, il n’en n’a pas moins pu solliciter puis obtenir l’onction de grands groupes tels que Total, GlaxoSmithKline, Pierre Fabre, Siemens, Amgen, qui siègent en son conseil d’administration présidé par Philippe Douste-Blazy.

Une forme de mécénat

20 millions d’euros : une telle levée de fonds est moins facile à réaliser pour les fondations d’université, à l’instar de « Catalyses ». Car si ses promoteurs entendent lever 15 millions d’euros d’ici à 2015, l’intérêt des entreprises à venir abonder à son budget ne pourra être qualifié de bassement financier ou refléter une recherche d’influence.  Le retour sur investissement est potentiellement moins important. C’est en tous cas ce que soutient le directeur de Catalyses :  » Ces fondations ont été accusées de contribuer à la privatisation des universités. Mais ce n’est pas du tout le cas. Et nous n’échangeons pas non plus de l’argent contre du pouvoir. Il s’agit pour nous de trouver de nouveaux moyens pour financer de nouvelles actions « . Les axes de développement fixés ont en effet une portée essentiellement sociale et pédagogique : innovations pédagogiques; égalité des chances avec un volet important concernant le handicap ; valorisation du patrimoine de l’université; sports (cf mon article dans toulemploi.fr dans une semaine pour en savoir plus).

Certes, donc, les entreprises, bien que voyant leurs investissements tout de même defiscalisés à 60%, ne peuvent retirer d’avantage économique direct de ces opérations. Le bénéfice est bien entendu consommé au titre de leur image extérieure.  » Mais si les projets conduisaient à une innovation dont la propriété intellectuelle serait à partager avec le partenaire, la contractualisation de la licence d’exploitation serait mise en place par la Direction du Soutien aux Entreprises (*). De manière générale il ne s’agit nullement de contribuer au budget de la recherche, auquel cas, d’ailleurs, nous nous verrions retirer illico notre statut d’utilité publique « , assure Marc-Gabriel Boyer.  » Dans notre mode de fonctionnement, nous concevons des projets que nous portons ensuite au devant de potentiels partenaires, et c’est fondamental « , poursuit t-il pour valider le fonctionnement – virginal ? – de Catalyses. Mais j’entends d’ici les mauvaises langues fourcher. Car un peu plus tard pendant l’interview, un peu en contradiction avec la dernière citation, il se félicite du concours de Banque Populaire Occitane, « au développement d’un programme d’insertion professionnelle, avant que nous ayions précisé le contenu du projet ». L’établissement financier toulousain apporte 100 000 euros pendant 5 ans ! Chapeau. Mais à ce jeu là, on imagine que la banque aura un peu plus son mot à dire que si elle avait eu à négocier et choisir un projet précis avant de signer.

Des grandes SSII au coeur de l’université

Il faut ajouter, à ce jour, deux autres partenaires : EDF, qui apporte 30 000 euros sous forme de bourses à 5 étudiants, et Capgemini, 8 000 euros, à la réalisation de la « Nuit blanche de l’innovation ».
Aah…Capgemini ! Cette grande entreprise, que l’on peut qualifier de parangon des marchés financiers, est apparue à plusieurs reprises à l’UPS ces derniers mois. Eric Marchadier a même été débauché l’été dernier de cette grande SSII pour devenir le nouveau directeur des Technologies de l’Information de l’université. Un « manager » qui n’hésite pas à évoquer les 35 000 utilisateurs de l’informatique comme des clients qu’il faut bien servir… Pas très fin quant on sait le bastion de « cocos » que constitue une université. Provocation ? Faut-il débalkanyser l’université ?
Au surplus, plusieurs de ces sociétés de services informatiques sont venues le 18 novembre dans l’enceinte de l’UPS. Objectif : devant des aspirants informaticiens, faire le panégyrique d’un milieu qui à mon sens ressemble plus à une grande essoreuse qu’à un marchepied pour apprentis-ingénieurs ambitionnés. Une rencontre couverte par mon confrère Nicolas Séné, et qui s’en est ému dans cet article.

Un clivage culturel et encore bien ancré

Moralité, on n’y voit goutte. Et j’en reviens à ce thème qui m’intéresse beaucoup et qui a presque présidé à la naissance de ce blog : la mauvaise relation entre le monde de la recherche publique, d’un côté, et celui du monde économique, de l’autre. L’argent, c’est sale disent certains. Les chercheurs ne savent pas faire autre chose que chercher, et ne trouvent pas, disent d’autres !

L’illustration de ce faux drame est parfaite dans ce que j’ai évoqué ci-dessus. D’un côté, des garde-fous chargés de rassurer le bon peuple de l’université que des entreprises partenaires, potentielles actrices de sa privatisation, sont écartées de tout moyen de prédation, de l’autre, de nombreux enseignants et chercheurs qui poussent des cris d’orfraie à l’idée que leur établissement puissent frayer avec les suppôts du marché, ces fantasmées mantes religieuses du bien commun universitaire. Et l’on voit aussi des pousse-au-crime qui font entrer le loup dans la bergerie – les SSII vantant leurs mérites auprès des étudiants -, et même des directeurs qui transforment les salariés et étudiants de l’université en clients… Et ne parlons même pas des nombreuses relations industrielles tissant une recherche partenariale certes active et fructueuse, mais ne rapportant pas un penny aux laboratoires de l’université – ou pas grand chose -, en termes de « royalties », c’est à dire les revenus issus de l’exploitation économique de licences sur brevets.

Lors d’une conférence de presse, au mois de juillet 2010, où tout le gratin de l’innovation était venu en rang serré, préfet et autres huiles comprises, j’ai osé affirmer que le clivage entre les mondes économiques et académiques était encore bien ancré dans notre bonne vieille France. On me répondit, je me souviens, notamment, de la réaction de Nicole Belloubet, 1ère vice-présidente de la Région Midi-Pyrénées, que non, c’est un problème bien dépassé.

Moi je dis qu’on n’est pas sortis de l’auberge. Mais je suis optimiste. Enfin, de nature…

Frédéric Dessort

(*) Nouveau nom du Service d’Activités Industrielles et Commerciales (SAIC) de l’université, chargé d’encadrer juridiquement les projets de recherche menés avec les entreprises

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